Marrakech, cette ville qui change et ne change pas
Il y a quinze ans, j’ai mis pour la première fois les pieds à Marrakech. Ce fut une merveilleuse découverte . J’ai un peu voyagé depuis. Ça reste l’un des endroits les plus envoûtants que j’ai eu la chance de voir.
Depuis, j’y suis venu 7 fois. La dernière fois il y a une quinzaine de jours, soit 8 fois donc au total, quelques jours parfois , une semaine maxi … ce n’est évidemment pas suffisant pour prétendre la connaître intimement d’autant plus que je l’ai toujours fait ou presque comme un touriste « de base » , mais toutefois suffisant pour avoir quelques habitudes, quelques repères, beaucoup de souvenirs. Et pour éprouver, à chaque retour, cette étrange sensation de retrouver une ville que le temps épargne finalement assez peu.
Bien sûr, Marrakech a changé. Les hôtels ont poussé, d’autres ont été démolis et certains reconstruits ou pas, les quartiers modernes se sont développés, les restaurants branchés se sont multipliés, y compris dans la médina. La bas, le rooftop est à la mode, comme partout. La ville grandit, se transforme, attire toujours autant de touristes, de plus en plus sans doute même.
Mais quand on franchit les portes de la Médina, quand on se retrouve place Jeema El Fna, quelque chose de presque rassurant se produit: vous retrouvez Marrakech, ses ruelles tortueuses, ses échoppes débordant de marchandises, les mêmes artisans travaillant le métal, le bois ou le cuir (un peu moins le cuir d’ailleurs), les mêmes scooters qui surgissent de nulle part (dont certains électriques !) dans des passages où deux piétons ont déjà du mal à se croiser.
Et toujours cette impression que tout fonctionne selon des règles mystérieuses, mais parfaitement comprises de ceux qui vivent ici. Tout ce joyeux désordre , ce bruit , cette effervescence , cette part de « fureur » constitue pour moi le charme incroyable de la ville.
Et pourtant, cette année, après plusieurs années d’abstinence , deux choses m’ont frappé.
La première, c’est l’incroyable prolifération des maillots de football de contrefaçon !! J ai toujours connu ça à Marrakech (la contrefaçon) mais là, le maillot de foot est roi. Suspendus aux devantures, empilés sur les étals, déclinés dans toutes les couleurs et toutes les tailles: les maillots du Real Madrid, du Barça, du PSG, des grandes sélections nationales… Les stars du ballon rond ont trouvé une place prépondérante entre les babouches, les lanternes et les épices. Un truc de dingue ! Bon, je regrette que les maillots lensois n’aient pas encore traversé la Méditerranée, mais nul doute que ça viendra tant la performance du Racing en champion’s league est exceptionnelle cette saison (sic) ! 😬😬😬
note de la rédaction : on se console comme on peut , les maillots du Losc ne sont pas arrivés à Marrakech non plus.
Mais une seconde évolution m’a davantage interpellé, et c’est surtout de ça dont je voulais causer : les commerçants n’interpellent presque plus ou en tout cas, beaucoup moins qu’autrefois.
Ceux qui ont connu les souks de Marrakech il y a quinze ou vingt ans comprendront immédiatement.
À l’époque, traverser une allée commerçante relevait parfois de la performance. Difficile de regarder un objet sans déclencher une conversation ou même de ralentir devant une boutique sans être invité à y entrer. Impossible de demander un prix sans s’engager dans une négociation dont personne ne connaissait vraiment la durée, ni l’issue.
Cette année , ce qui m’a vraiment frappé , c’est le nombre de commerçants assis devant leur boutique, les yeux rivés sur leur smartphone qui forcément lèvent moins la tête lorsqu’un touriste passe devant leur étal. Évidemment, les négociations n’ont pas disparu, et les vendeurs les plus entreprenants sont toujours là.
Mais quelque chose semble avoir changé dans l’ambiance générale. Le souk est toujours aussi vivant. Il est simplement devenu un peu moins bavard.
Et je dois avouer que cela m’a manqué. C’est assez paradoxal, d’ailleurs. Car combien de fois ai-je trouvé ces sollicitations un peu excessives ? Combien de fois ai-je souhaité pouvoir simplement regarder une marchandise sans devoir expliquer que je n’avais aucune intention de l’acheter? Aujourd’hui que cette pression semble s’atténuer, voilà que je regrette un peu ce qu’elle apportait à l’expérience.
Je pense toutefois qu’une majorité de touristes préfère cette version de Marrakech, car c’est un commerce plus « apaisé » , moins « stressant » pour certains et donc plus proche de ce qu’on peut connaître en Europe.
Je ne veux surtout pas juger si c’est bien ou si c’est mal et surtout pas tomber dans les avis de vieux con dont je suis parfois le spécialiste. Car après tout, les habitants de Marrakech n’ont aucune obligation de perpétuer nos souvenirs de vacances. Ils ont bien le droit, eux aussi, de regarder leur téléphone, de changer leurs habitudes, de vivre avec leur époque.
Mais cette petite évolution m’interroge. On parle beaucoup de la préservation du patrimoine : des monuments, des façades, des architectures, des savoir-faire. Et Marrakech possède, de ce point de vue, un héritage exceptionnel qui est d’ailleurs classée par l’Unesco.
Seulement voilà : l’identité d’une ville tient à ce que l’on voit et aussi à ce que l’on y vit: les émotions, la manière dont les gens occupent l’espace, les bruits, les gestes, les conversations. À ces petites interactions qui ne figurent dans aucun guide touristique, mais qui finissent par constituer nos souvenirs les plus durables.
Marrakech n’est pas devenue moins authentique parce que ses commerçants utilisent des smartphones. Ce serait une conclusion bien trop facile, et probablement injuste.
Elle évolue, tout simplement.
Les ruelles sont toujours là. Les artisans aussi. De plus en plus de scooters continuent de slalomer entre les passants. Mais les maillots de Mbappé ont rejoint les babouches et les regards se croisent un peu moins qu’avant.
C’est peut-être cela qui m’a le plus surpris: découvrir que, derrière une apparente immobilité, une ville pouvait quand même changer, presque sans bruit.



